
« Valeur sentimentale » de Joachim Trier, avec Renate Reinsve, Stellan Skarsgard, Inga Ibsdotter Lilleaas et Elle Fanning. Assiste t-on à un renouveau du cinéma Nord Européen ? Après la «Trilogie d’Oslo» du Norvégien Dag Johan Haugerud, « Valeur sentimentale » de Joachim Trier, Grand Prix au dernier festival de Cannes, nous ramène dans la capitale norvégienne, témoignant ainsi de la vivacité du cinéma actuel norvégien, en particulier, et scandinave, en général. Danois et Norvégien, Joachim Trier est en effet apparenté au cinéaste Danois Lars von Trier et l’acteur principal de « Valeur sentimentale », Stellan Skarsgard, est Suédois. Dans un récent témoignage, ce dernier a créé une polémique en rappelant le passé nazi d’Ingmar Bergman et son comportement sadique envers les comédiens, contrairement à un Joachim Trier, plus attentif et plein d’empathie à leur égard. Et pourtant, par bien des côtés, le film de ce dernier n’est pas sans évoquer ceux de son illustre prédécesseur. Dans une magnifique maison de bois noir et rouge, aux allures de datcha antique, matrice sur plusieurs générations de tous les traumas familiaux, Agnes et Nora voient leur père débarquer après de longues années d’absence. Cinéaste de renom, il propose à Nora, comédienne de théâtre confirmée, de jouer dans son prochain film. Face à son refus, il confie alors le rôle à une jeune star hollywoodienne, ravivant des souvenirs de famille douloureux. L’occasion pour le réalisateur de « Julie (en 12 chapitres) » de retrouver son actrice fétiche, Renate Reinsve, et de lui offrir un rôle à sa mesure dont elle s’acquitte avec maestria. Ici, grâce à un scénario ingénieux, c’est la mémoire de la maison d’Oslo, et sa fêlure originelle, qui conduisent la narration. Une narration structurée en plusieurs temps et époques et permet au cinéaste de mettre au jour l’intimité des sentiments tendres ou douloureux des protagonistes et de leurs relations conflictuelles : père-filles ou metteur en scène et actrices. Le film nous offre ainsi une variation subtile entre le théâtre (le corps global) et le cinéma (le corps éclaté), la réalité et la fiction, l’art et la vie. Avec des plans proprement… bergmaniens, à savoir que le cadre se focalise et scrute le visage des acteurs et actrices, faisant affleurer à la surface leur intériorité secrète et profonde. Une pratique qui n’est pas, il faut bien l’avouer, exempt d’une certaine violence, impliquant un jeu forcément éprouvant pour l’interprète mais promesse d’émotions certaines pour le spectateur ! Le prix à payer ? https://www.youtube.com/watch?v=wX91J8svFoA

« Alpha » de Julia Ducournau, avec Mélissa Boros, Tahar Rahim, Golshifteh Farahani, Emma Mackey, Finnegan Oldfield et Louai El Amrousy. « Grave » nous interpelait, « Titane » fut particulièrement convaincant mais « Alpha » nous confirme que Julia Ducournau est définitivement une grande cinéaste, sachant ce qu’elle veut raconter et surtout montrer, tout en se renouvelant. Nous proposant ici un scénario plus personnel, plus réaliste, qui lui permet de donner toute la mesure de son lyrisme poétique formel. C’est beau comme un film expressionniste muet, déclenchant chez le spectateur des moments d’émotions de haute intensité. A travers le vécu d’Alpha, à 5 ans et à 13 ans, Julia Ducournau retranscrit ses propres souvenirs des années les plus noires de la pandémie du sida. Une fiction, sur une maladie jamais nommée dans le film, dont les répercussions, réelles ou fantasmées, furent traumatisantes pour la société, sur les malades et leurs familles. Un trauma dont les ondes de choc se font encore sentir aujourd’hui. Un sujet casse-gueule, risqué, inconfortable, porté magistralement par un trio d’acteurs bouleversants : le jeu de Golshifteh Farahani est si intense qu’on en oublie sa beauté ; Tahar Rahim, qui a perdu 20 kg pour l’occasion, donne, sans misérabilisme, plus de force et de noblesse à son personnage. Mais la plus bluffante est incontestablement Mélissa Boros, dans le rôle titre, au point que malgré ses 19 ans elle est totalement crédible en adolescente de 13 ans, et permet ainsi à Julia Ducournau d’échapper à l’accusation de pédocriminalité. Mentionnons encore la musique mélodieuse et secouante du compositeur Jim Williams. https://www.youtube.com/watch?v=ZHnRuHL8kRk

« L’Epreuve du feu » de Aurélien Peyre, avec Félix Lefebvre, Anja Verderosa, Suzanne Jouannet et Victor Bonnel. Hugo, étudiant de 19 ans, ex enfant obèse récemment transformé par la grâce d’une pratique sportive intensive, a rencontré, trois mois auparavant, dans une salle de sport parisienne Queen, une esthéticienne décomplexée, élevée par sa grand-mère d’origine populaire à Toulon et arborant fièrement de faux ongles longs carrés vernissés. Malgré leur différence sociale, une singulière sensibilité de coeur et d’esprit unit le beau gosse à la bimbo, au point que le premier invite la seconde à le rejoindre dans la petite maison familiale d’une île de l’Atlantique, où il passe habituellement ses vacances d’été. Une épreuve du feu pour ce couple en formation, qui devra affronter le regard des amis d’enfance d’Hugo, rejetons privilégiés de la bourgeoisie parisienne dont les parents possèdent les plus belles propriétés de l’île. La fragilité de leurs liens résistera t-elle aux critiques et malveillances du microcosme local ? Reprenant et développant le sujet et les paysages de « Coqueluche », son précédent moyen métrage, Aurélien Peyre, nous propose ici un premier long métrage parfaitement abouti. On aurait pu craindre que le déterminisme social professé par le sociologue Pierre Bourdieu soit un peu trop prégnant dans le film mais l’obsession du propos du cinéaste et la finesse de son scénario témoignent de son implication personnelle dans cette romance sentimentale, remarquablement interprétée par Félix Lefebvre et Anja Verderosa. https://www.youtube.com/watch?v=gXAOkDWFcT4

« En boucle » de Junta Yamaguchi, avec Riko Fujitani, Manami Honjô, Gôta Ishida et Yoshimasa Kondo. Qui n’a rêvé de suspendre le temps en vivant des moments de bonheur parfait ou de revenir en arrière afin de pouvoir rectifier le tir lorsque l’on se retrouve dans une impasse ? Le problème à l’auberge Fujiya, située dans un site sacré japonais, au coeur de montagnes enneigées, c’est que « l’éternel retour du même » (le concept nietzschéen, qui l’a proprement rendu fou !), se répète indéfiniment toutes les… deux minutes. Un peu court pour réécrire des histoires de vie et aboutir à un film, direz-vous ! Une fois ce principe exposé, leș employés et les clients piégés en boucle ne vont-ils pas finir par nous lasser ? Non, ça fonctionne plutôt bien. Car ici l’éternel retour du même tourne vite au Boléro de Maurice Ravel : le motif spatio-temporel, apparemment identique, se développe et évolue grâce aux personnages, non pas vraiment en quête d’un scénariste, mais interagissant durant les courts laps de temps qui leurs sont impartis pour prendre en main leurs destins. Donnant ainsi à ce film, plus loufoque que science-fictionnesque (une sombre histoire de machine à remonter le temps tombée en panne pour cause de gel), les allures d’un vaudeville virevoltant, endiablé et rythmé évoquant les comédies de Georges Feydeau. Là où l’on craignait de s’ennuyer on rit… https://www.youtube.com/watch?v=P371TRLTpx0

« Brief History of a Family » de Jianjie Lin, avec Zu Feng, Xilun Sun, Ke-Yu Guo et Muran Lin. Fascinant premier long métrage de fiction du cinéaste Jianjie Lin ! Beau comme une mélodie de Bach dans la Chine post moderne et capitaliste d’aujourd’hui. Le film nous conte l’histoire de Shuo, adolescent mystérieux issu d’un milieu défavorisé, et son introduction au sein de la famille aisée de son camarade de classe Wei. Tel un virus, il va progressivement y envahir tout l’espace et contaminer chacun des membres de la tribu. Une histoire où le biologique et le sociologique prédominent et qui met en scène le déterminisme social face aux aléas du destin. Servi par des dialogues tout en douceur et subtilité et illustré d’images de la ville et de l’appartement privé où évoluent nos personnages, tels des rats de laboratoire, le brillant exercice de style de Jianjie Lin se regarde comme un thriller. Nous offrant au passage de superbes cadrages géométriques du tissu social et environnemental, grouillant à l’extérieur et feutré à l’intérieur, ponctués de visions en œilleton, comme si nous voyons le film à travers un microscope. Moins didactique que « Mon Oncle d'Amérique » (1980) d’Alain Resnais, moins sexuel que « Théorème » (1968) de Pier Paolo Pasolini ou comique que « Parasite » (2019) de Bong Joon-ho, mais indéniablement palpitant ! https://www.youtube.com/watch?v=z8EJM0qHMbA

« Sept jours » de Ali Samadi Ahadi, avec Vishka Asayesh, Majid Bakhtiari et Tanaz Molaei. Suite à un AVC et après six ans d’emprisonnement, Myriam, activiste iranienne, bénéficie d’un élargissement de sept jours afin de se faire soigner à l'extérieur… Écrit par Mohammad Rasoulof (Prix spécial du jury au festival de Cannes 2024 pour « Les Graines du figuier sauvage ») et librement inspiré de la vie de la militante iranienne pour les droits de l’homme Narges Mohammadi (Prix Nobel de la Paix 2023), « Sept jours » retrace le douloureux dilemme d’une femme partagée entre sa vie privée et son combat public. Beau portrait d’une lionne persane, pour ce thriller politique intense et haletant, superbement incarné par l’actrice Vishka Asayesh et efficacement mené à bon port par une équipe d’acteurs et de techniciens qui n'ont pas eu d'autre choix que l’exil. C’est ainsi que le cinéaste irano-allemand Ali Samadi Ahadi a dû prendre la relève de Mohammad Rasoulof, qui devait réaliser le film, et que le tournage s’est effectué en grande partie en Georgie, dans des conditions climatiques difficiles. Une fiction fortement réaliste dont la moralité finale prône néanmoins de tout tenter pour ne pas fuir son pays ni ses responsabilités, quel que soit le prix à payer. Courageux et édifiant ! https://www.youtube.com/watch?v=KXe9ntxaVF8

« Confidente » de Çağla Zencirci et Guillaume Giovanetti, avec Saadet Işıl Aksoy, Erkan Kolçak Köstendil et Muhammet Uzuner. Cette semaine sur nos écrans, la réalisatrice turque Çağla Zencirci et son homologue français Guillaume Giovanetti nous proposent un huis-clos théâtral, dans la lignée de « La Voix humaine » de Jean Cocteau. Sauf qu’ici, l’héroïne est une animatrice de hotline rose d’Ankara, et qu’il ne s’agit pas de ses peines de coeur mais de ses dialogues téléphoniques sexuels avec, en toile de fond, un tremblement de terre en direct, un sauvetage à la clef, et des clients pervers en ligne. Dont un procureur de la république puissant et un riche mafiosi amoureux. Bel échantillon de la société politique et fortunée des années 1990. Un long métrage osé, décapant et risqué, même si Erdoğan n’était pas encore arrivé au pouvoir à l’époque, car on ne doute pas que c’était pire avant… Le film vaut surtout par la fulgurance des dialogues, notamment celui en forme de monologue de Saadet Işıl Aksoy, et sa performance d’actrice éblouissante, qui nous tient en ligne de bout en bout. https://www.youtube.com/watch?v=_AQmx_wDE9U

« Touch - Nos étreintes passées » de Baltasar Kormákur, avec Egill Olafsson, Pálmi Kormákur Baltasarsson, Kōki et Masahiro Motoki. Sentant sa mémoire défaillir, Kristofer, un patron de restaurant islandais de 73 ans, se voit conseiller par son médecin de s’empresser de mettre de l’ordre dans sa vie. L’occasion pour lui de refermer une porte restée douloureusement entrouverte depuis qu’il était étudiant à Londres, un demi siècle plus tôt. L’époque de son premier amour pour Miko, une jeune japonaise, rencontrée dans le petit restaurant de son père, tout deux partis brutalement un jour sans laisser d’adresse… Commence alors une longue quête et enquête sur les traces d’une passion amoureuse dont l’intensité lumineuse sous-jacente ne s’était jamais éteinte. Situé au début de la pandémie, le film du cinéaste islandais Baltasar Kormákur est incontestablement la bonne surprise de la semaine. Nous offrant un mélodrame flamboyant entre un homme natif du pays du soleil de minuit et une rescapée du pays du soleil levant dont la mère fut tragiquement irradiée à Hiroshima. Deux pays de volcans éternellement enneigés et toujours en activité. Il en va de certaines histoires d’amour comme des pays nordiques où le jour ne se couche jamais, ainsi que l’écrit l’écrivain norvégien Knut Hamsun dans « Pan » (1894) : « Il commençait à ne plus y avoir de nuit, le soleil plongeait à peine son disque dans l'océan et remontait, rouge, rénové, comme s'il était descendu pour boire.» Un film boréal, atomique et régénérant ! https://www.youtube.com/watch?v=y5fXuZ3ns_c

« Dracula » de Luc Besson, avec Caleb Landry Jones, Christoph Waltz, Zoe Bleu, Matilda De Angelis, Ewens Abid et Guillaume De Tonquédec. J’aime bien Luc Besson, que je suis depuis son premier long métrage, « Le Dernier combat » (1983). Du bon cinéma du samedi soir, distrayant et spectaculaire, sans prétention mais non sans ambition, technique et formelle. Depuis plus de quarante ans, grâce à sa double casquette de producteur et réalisateur et au succès phénoménal du « Grand Bleu » (1988), il a acquis une dimension internationale, nous proposant des films en tous genres : polars, de science-fiction, d’espionnage, historiques, futuristes, écologiques ou d’animation… dont le dénominateur commun est la romance amoureuse qui anime invariablement ses personnages principaux. Un mélange de Tarantino et de Claude Lelouch. Bien qu’avec ce film d’horreur, librement adapté du roman de Bram Stoker, on pense plutôt au « Bal des vampires » de Polanski. En moins comique et plus romantique. Ici, le comte Dracula, qui a perdu tragiquement sa femme adorée lors des invasions barbares dans les Carpates du XVe siècle, a renoncé à Dieu et s’est donné au Diable. Jouissant dès lors de la vie éternelle, à dose de sang frais renouvelé, sa quête pour retrouver sa bien-aimée nous conduit, quatre siècles plus tard, dans le Paris du centenaire de la Révolution française. Un Paris post haussmannien, qui s’est enrichi de la toute récente Tour Eiffel. Un somptueux voyage dans l’espace et le temps virevoltant, fantastique, spectaculaire et romanesque en diable ! Un film tout à la fois blasphématoire et moral, où le bien rédempteur triomphe finalement du mal. Que demande le public ? https://www.youtube.com/watch?v=PriNBZeaIVU

« My Father's Son » de Qiu Sheng, avec Weichen Luo, Anke Sun et Song Yang. Face à l’élégance formelle du film et physique de ses comédiens, j’ai cru que j’avais affaire à un film japonais ! Non, non, c’est bien d’un film chinois dont il s’agit, dans toute sa modernité urbaine et technologique. Une singularité dans la nouvelle production de ce pays dont les films évoquent généralement une réalité plus sombre, plombée et capitalistiquement post industrielle. Avec ce long métrage de fiction, Qiu Sheng parvient à renouveler l’éternel thème de la relation père-fils, sur le mode du temps passé, présent et avenir. Un conte intimiste, cru, délicat et sensible, où le réalisateur a mis beaucoup de sa personne en déroulant sous nos yeux et entendre à nos oreilles une subtile narration en mots, sons et images. C’est l’histoire d’une transmission de père en fils et du basculement de la paternité : à quel moment le fils devient-il le père de son père et le père le fils de son fils ? « Qiao, 18 ans, vient de terminer ses examens d’entrée à l’université lorsqu’il apprend la mort de son père, un homme brutal et secret, qui lui a légué sa passion pour la boxe. » Peu de temps auparavant, visitant un musée de l'évolution animale, le fils avait demandé à son père sous quelle forme les ex hommes-singes d’hier allaient-ils se transformer dans l’avenir ? Le père lui avait alors promis qu’ils assisteraient ensemble à la prochaine mutation de l’espèce humaine. C’est ainsi que, plus tard, devenu ingénieur, Qiao parviendra, grâce à l’intelligence artificielle, à développer un logiciel d’entraînement de boxe et à modéliser un adversaire virtuel reprenant traits pour traits l’apparence de son propre père. Prétexte à leur offrir un combat posthume et futuriste sous forme de retrouvailles. Troublante et universelle perspective pour tous les futurs enfants à venir… https://www.youtube.com/watch?v=Ds2atcod-Nw