
Patrick Modiano Je n’étais pas vraiment au Festival, j’étais juste à côté, par hasard, sur la Côte d’Azur, chez des copains, quand j’étais adolescent… Je regrette, j’aurais aimé y être et voir de mes propres yeux, c’était en 59, l’année des 400 coups et de l’apparition de la Nouvelle Vague… Après, je n’y suis jamais allé. Mais je me souviens du Festival de Cannes dans les années 50… De personnages comme Errol Flynn… qui faisaient des choses bizarres… Les Inrockuptibles, 7 mai 1997 Photo : Errol Flynn et Brigitte Bardot au Festival de Cannes "dans les années 50". (Trois ans après cette interview, Patrick Modiano est enfin venu au Festival de Cannes 2000, en tant que membre du jury, présidé alors par Luc Besson.)

Santiago H. Amigorena Il y avait, dans le faste de la fin des années 80 et le début des années 90 du siècle dernier, dans ce faste qui était aussi le chant du cygne d’un festival qui appartenait exclusivement au cinéma et aux cinéphiles car la télévision, n’ayant pas encore commencé de le financer et de se l’approprier comme elle le ferait à partir de 1993, n’y était pas encore omniprésente, il y avait dans ces derniers instants d’un festival qui, s’il n’était plus celui des années 1960 et 1970, gardait encore le souvenir de l’avoir été, - il y avait encore, dans l’agonie de ce festival de Cannes que j’ai aussi connu, un joyeux mélange d’à peu près tout ce que le cinéma porte en lui. Ce septième machin, dont la mère est l’Art et le père l’Industrie, et dont les oncles et tantes se nomment Musique, Littérature, Peinture, mais aussi Banque, Luxe, Misère, Optique, Métallurgie, Exploitation et Misogynie, conglutinait encore, pendant douze jours sur la Côte d’Azur, les cinéastes les plus doués, les critiques les plus exigeants et les spectateurs les plus attentifs. Entre 1987 et 1992, l’ancien festival était déjà mort, mais son souvenir était encore vivant : bien que les années 1980 et leur épaisse vulgarité eussent déjà commencé d’accomplir leur lent labeur funeste - celui d’enterrer le passé et de dévaluer définitivement l’expérience -, lors de la montée des marches, on applaudissait davantage les stars de cinéma que les présentateurs télé. Le Festival de Cannes ou Le Temps perdu

Jeanne Moreau en 1958. Santiago H. Amigorena Il y avait, au festival de Cannes, plusieurs sortes de fêtes : les fêtes dans le Palais, les fêtes sur les plages, les fêtes dans les villas, les fêtes au château, les fêtes au Palm Beach, les fêtes à La Napoule, les fêtes à Mougins, Antibes ou Juan-les-Pins, les fêtes un peu pourries (et parfois les plus réussies) au pavillon bulgare, togolais ou péruvien, les fêtes mythiques (souvent chimériques) sur les yachts mouillant au large, les fêtes après les fêtes dans les chambres d’hôtel ou les boites de nuit. Ces fêtes étaient organisées pour différentes raisons : fêter la projection d’un film, l’ouverture ou la clôture du festival ou des sections qu’on dit « parallèles » (Un certain regard, la Quinzaine, la Semaine), fêter les succès obtenus par un producteur ou un distributeur pendant l’année écoulée, fêter les trente, les quarante, les cinquante, les soixante ans du festival, ou même fêter un autre anniversaire, plus humain (…) Dans ces années les plus fastes, il devait y avoir, au festival, entre dix et vingt fêtes chaque soir. (…) En fête, en trente ans de festival, je n’ai vu que cinq ou six fêtes devenir de vraies fêtes. Une tous les cinq ou six ans. Oui, comme on dit, c’est « cher payé ». Mais c’est le festival de Cannes. Le Festival de Cannes ou Le Temps perdu

Gilles Jacob « Vous voyez que c’était pas la peine de vous faire du mauvais sang ! », me dit Pierre Billard à l’ouverture du nouveau Palais en mai 1983, tout se passe comme sur des roulettes… J’acquiesce, tout heureux. C’est vrai que les festivaliers sont contents et la presse aussi. Mais qu’une salle entière siffle en vous regardant méchamment, et l’on conserve en mémoire toute sa vie cette scène d’épouvante. Car, naturellement, dès le lendemain, les ennuis commencent. Les projecteurs - du matériel tout neuf - tombent en panne brusquement. Les lampes claquent, des lampes qui coûtent des fortunes, et pas de stock de rechange suffisant. Les films sont interrompus, les spectateurs protestent, les metteurs en scène se ruent vers la cabine où les projectionnistes ne savent plus où donner de la tête. Affolement. Honte. Fragilité d’un festival. On doit faire des annonces. Mais que dire ? Pannes intermittentes égalent pannes difficiles à identifier. Toujours prompts à faire des gorges chaudes, les journaux s’emparent de l’affaire. Le lendemain, les projectionnistes les lisent et, rendus furieux par cette atteinte à leur honneur professionnel, menacent de faire grève. (…) On réunit le conseil d’administration en pleine nuit. Ne valait-il pas mieux arrêter le Festival plutôt que d’être la risée du monde entier ? Voilà ce que c’était que d’essuyer les plâtres. Bref, on ne savait que faire. (…) On continue à patauger, on fait des annonces, et peu à peu, mystérieusement, les choses rentrent dans l’ordre : le Festival trouve sa vitesse de croisière, mais c’est une affaire dont on parlera longtemps. La vie passera comme un rêve

Gilles Jacob Quelques semaines auparavant, l’affaire Langlois et son éviction de la Cinémathèque par Malraux avait jeté la Nouvelle Vague dans la rue, Truffaut en tête. Puis la France se bloqua progressivement et, même sur la Croisette, les esprits s’échauffèrent. Les étrangers présents au Festival n’y comprenaient goutte (…) Tout à coup, les cinéastes descendus de Paris bondissent sur la scène et réclament l’arrêt du Festival. Les usines étaient en grève, le gouvernement tergiversait, les évènements s’amplifiaient. Désarroi. Espérances. Qu’allait donc faire de Gaulle ? Nous, journalistes, étions partagés entre le souci professionnel de rendre compte du Festival et la curiosité de suivre la montée des exaspérations. (…) Déboulent les mutins. Épaulés par des metteurs en scène déjà sur place, des exploitants comme Claude Makovski, des producteurs comme Claude Nedjar, Truffaut, Godard, Lelouch et consorts n’ont de cesse de convaincre leurs confrères du jury de démissionner pour marquer l’arrêt de la compétition. Aussitôt, Louis Malle bascule de bonne grâce : sa barbe toute neuve et son coeur sont du côté des manifestants. (…) Fin manoeuvrier quoique décontenancé, Favre Le Bret ne sait à quel saint se vouer. Il veut par-dessus tout sauver son festival. Mettant en avant le risque que les étrangers ne reviennent pas l’année suivante, il a proposé de continuer les projections en supprimant la compétition. Mais c’est déjà trop tard. (…) Le coup de grâce fut donné quand Carlos Saura, en une scène restée célèbre s’accrocha au rideau pour qu’on ne passe pas… son propre film. Il s’associait ainsi aux insurgés. Geste de solidarité que sa femme et actrice de l’époque, Geraldine Chaplin, imita aussitôt. Peppermint frappé frappa surtout les esprits. Le lendemain, un communiqué laconique du conseil d’administration, rédigé par Favre Le Bret, annonça, la rage au coeur, l’arrêt du Festival. La vie passera comme un rêve

Frédéric Mitterrand La fameuse « montée des marches » dont tout le festival va se gargariser pendant dix jours c’est comme le nez de Rosy de Palma, un défaut de construction passé atout maître du glamour. Contraindre les heureux élus du festival en tenue de soirée à une pénible ascension pour atteindre le saint des saints était une aberration de plus à mettre sur le compte déjà bien chargé des architectes du palais bunker. Gilles Jacob a su tirer habilement parti de cette bévue, aménageant un seuil au bas de l’escalier où sont parqués les paparazzis, engageant un aboyeur physionomiste comme dans les grandes maisons pour présenter aimablement les alpinistes en les forçant à sourire devant les caméras qui les exposent à l’admiration populaire sur grand écran comme au Stade de France, siégeant lui-même entouré de ses affidés sur le palier du Nirvana pour accueillir les impétrants avec une politesse royale. Dédouané par tant d’usages raffinés le désir de plaire a profité pleinement de l’étiquette, du tapis rouge et des palmiers en pot ; la montée des marches est la minute warholienne de célébrité planétaire, le film des films où le narcisse cinéma se mire dans son reflet en mondovision. (…) C’est à se genre de détail, surface émergée d’un iceberg d’organisation impeccable, que le Festival de Cannes est resté le premier d’entre tous, formidable machine à ventiler la terre entière et à faire rêver de cinéma dans un mouchoir de poche où le reste de l’année, il y a du soleil mais pas beaucoup de lumière. Le Festival de Cannes

Frédéric Mitterrand François Chalais savait mieux que personne que l’on peut raconter des grandes histoires avec les bouts d’histoires des autres et qu’il y a autant de poésie dans les images des paparazzis voleurs et des reporters en planque sur la Croisette que dans bien des longs métrages aux scénarios trop léchés. Il était particulièrement à son affaire à Cannes où la fantaisie et le désir rédigeaient le script au jour le jour, enrôlant par surprise une distribution que même Zanuck ne pouvait s’offrir. Lili Palmer riant sur l’épaule de David Niven au pique-nique des îles de Lérins, Magali Noël qui danse le mambo la nuit sur la plage éclairée par les phares de voiture, Mélina Mercouri chantant « Les Enfants du Pirée » sur les marches de l’ancien palais, Alain Delon et Romy Schneider en voiture de sport avec Magda, la mère de Romy, qui les surveille à l’arrière, Jayne Mansfield jouant surprise et confusion après avoir perdu le soutien-gorge de son bikini dans la piscine de la Bégum, Sophia Loren qui court devant le Blue Bar avec sa robe soulevée par le vent, Marcello Mastroianni fatigué qu’on lui demande s’il est content de passer pour le nouveau tombeur de la via Veneto, Martine Carol qui se dit si heureuse d’être de retour alors qu’on lit la panique dans son regard, les starlettes traînant leurs valises dans les petits hôtels de la rue d’Antibes et qui posent sur le sable devant des essaims de jeunes mâles, « mouille tes lèvres, pointe tes seins et pense aux hommes, un de ces petits cons en blouson de daim finira bien par t’emmener au Palm Beach ». Le Festival de Cannes

Frédéric Beigbeder Les deux phrases qu’on entend le plus souvent au Festival de Cannes sont : « C’était mieux l’an dernier » et « Il y a mieux ailleurs ». Où que vous soyez, quoi que vous fassiez, vous serez toujours au mauvais endroit : il y aura toujours un truc préférable autre part. D’où cette frénésie hystérique qui pousse tous les festivaliers à vivre avec leur téléphone portable soudé à l’oreille. (…) La quête du Graal, ici, consiste à rechercher obstinément une fête plus drôle que celle où l’on se trouve. Rater une soirée semble pire que la mort : une torture abominable. Qui me dit que j’ai bien fait d’aller au dîner de France télévision sur la plage du Majestic ? Dans la boîte de Canal +, ai-je bien fait de danser avec Axelle Laffont et Clotilde Courau plutôt qu’avec Emmanuelle Béart et Charlotte Gainsbourg ? Pourquoi Pierre Lescure me regarde-t-il fixement : est-ce que j’ai une tête d’animateur télé ? Existe-t-il une fille plus belle que celle qui m’embrasse maintenant ? N’y a-t-il pas, quelque part, dans cette ville, à l’heure où j’écris ceci, quelque chose de plus intéressant à faire que ce que je fais ? Voilà : à peine suis-je au paradis que j’en perds déjà la raison ; je suis entré dans l’enfer du show-biz. L’Égoiste romantique

Jean Bresson Le Palm-Beach traverse les années 73-80 sans problème. C’est qu’à Cannes, si l’on a pas de pétrole, on a ceux qui en ont. Avec une remarquable faculté d’adaptation, la ville et ses animateurs se mettent à l’heure du Moyen-Orient. (…) Si les orientaux aiment Cannes, c’est bien entendu en raison de la douceur de son climat, mais aussi parce qu’ils ne sont pas importunés par la population autochtone qui, depuis longtemps, a appris à se montrer discrète, une des formes les plus évoluées de la politesse, ou de l’indifférence. Les émirs ou leurs hommes d’affaires répugnent de leur côté à se donner en spectacle. Par contre, ils achètent à n’importe quel prix des domaines, des propriétés, des appartements. Le prince Fahd, Premier ministre et héritier de la couronne d’Arabie saoudite, a racheté le château de l’Horizon ; le château de Bagatelle est entre les mains du richissime Mouaffak Al Midani, le prince Talal s’est installé à la villa Araucaria, le château Louis XIII est au prince Al Midani, et la villa Canta Joia au neveu du roi Khaled, le prince Turky, occupe deux étages complets au Majestic. Au nouveau Gray d’Albion, dont l’hôtel, acheté par un groupe libanais ayant Olivier Giscard d’Estaing comme vice-président du conseil d’administration, abrite dans un triplex de grand luxe Mazen Pharaon, non pas égyptien comme on pourrait le croire, mais saoudien fastueux lui aussi. Akram Ojjeh, premier acheteur du France, actionnaire principal des Chantiers de l’Esterel à la Bocca, possède plusieurs demeures entre Cannes et Mougins. Il a fallu la disparition mystérieuse de huit milliards de centimes, en juillet 1980, pour qu’on sache qu’Ahmed Al Tani, fils de l’ex-émir du Qatar, habite avec sa nombreuse famille une villa de quatre étages tout en haut de Super-Cannes. En revanche, Adnan Kashoggi, « Monsieur 15% » de tous les échanges commerciaux entre le Moyen-Orient et le monde occidental, occupe sans s’en cacher, sur la Croisette, un duplex au Marly, avec piscine sur le toit, d’où il peut voir son yacht blindé, aussi grand qu’un paquebot de croisière, le Nabila. Tous ces émirs, ces financiers pétrodollars font flamber de nuit le jeu au Palm-Beach. Dans la discrétion la plus totale. On ne connaît ni le montant des mises, ni les gains ou les pertes. Le black-out intégral. La Fabuleuse Histoire de Cannes

Henry-Jean Servat Le restaurant provençal du 13 de la rue des Frères-Pradignac reste, au fil du temps, le symbole absolu du restaurant cannois par excellence, en temps de Festival. Toutes les célébrités venues parader à Cannes ont ici noué la serviette autour du cou et saucé les plats à défaut de les lécher. Les groupes arrivés à l’issue d’une projection préférant, non sans raison, dîner là que courir après les restes s’une fête bourrée de pique-assiette sur les hauteurs de la ville. Feue la mère Besson, accorte cuisinière à formes girondes, lunettes rondes et tablier à carreaux, mitonnait dans sa cuisine, ouverte à la vue et aux fumets, de grosses casseroles de recettes épicées qui titillaient les papilles. Lorsque les colonnades de la salle commencèrent à s’effriter et que la patronne eut disparu, il fallu restaurer les lieux. L’établissement chouchou des festivaliers des premières heures fut rafraîchi et pasteurisé de rose. Yves Martin, neveu de la Mère, et sa femme Margaret, originaire des Pays-Bas, prirent la direction des commandes le 1er avril 1978 et font désormais monter les sauces. Depuis le commencement des commencements, les menus restent les mêmes ; lundi, c’est l’estoufade à la provençale, mardi l’aïado, une épaule d’agneau roulée à la purée d’ail, mercredi la bourride (qui a remplacé la poitrine de veau farcie à la niçoise), jeudi, le lapereau farci aux herbes de Provence, vendredi, l’aïoli, samedi, l’osso buco. La légende de Cannes
