
Françoise Sagan
Cette première rencontre donc se déroula dans le faste. La fin juin à Cannes, en cette époque-là, voyait s’affronter les gros clients du Palm Beach. Il y avait Darryl Zanuck, les Cognac Hennesy, je crois, Jack Warner et autres potentats, grands joueurs devant l’Éternel. Prudemment, on me tint à l’écart de cette table, et j’assistai, plus ahurie qu’impressionnée, à ce combat de titans. J’appris les règles du chemin de fer, et j’appris qu’avec deux cartes, pour peu que leur valeur totale fût un 8 ou un 9, on pouvait gagner 50 millions anciens d’un seul coup, quitte à les remettre en jeu pour gagner 100 ou tout perdre, toujours avec deux cartes. Plus que l’énormité des sommes, c’est la rapidité de leur déplacement qui me fascina. Je m’imaginais jouant mon destin, comme ça, en deux coups. J’ignorais qu’au casino comme ailleurs, la fortune se traduit plus ou moins par des chèques, que ces chèques sont acceptés plus ou moins volontiers par ledit casino, et que la prudence souvent sordide des directeurs de salles est un frein parfois secourable, parfois fatal à la folie des joueurs. Je finis par atterrir avec mes anges gardiens, ou plutôt mes lâche-démons, à une petite table de roulette où je découvris avec étonnement que mes numéros favoris étaient le 3, le 8 et le 11 - détail que j’ignorais sur moi-même et qui se révéla définitif. Je découvris que je préférais le noir au rouge, les impairs aux pairs, les manques aux passes et autres choix instinctifs sûrement passionnants pour des psychanalystes.
Avec mon meilleur souvenir







