
Jean Genet
Je le vis ainsi pour la première fois : Lucien descendait du Suquet pieds nus. Pieds nus, il traversait la ville, entrait au cinéma. Il portait un costume d’une élégance sans faute : un pantalon de toile bleue avec un maillot de matelot rayé blanc et bleu dont les manches courtes étaient retroussées jusqu’à l’épaule. J’ose écrire qu’il portait encore des pieds nus, tant ils me semblèrent être les accessoires travaillés pour compléter sa beauté. J’admirait souvent sa maîtrise et l’autorité que lui conférait, dans la foule vaniteuse de cette ville, la simple affirmation de sa beauté, de son élégance, de sa jeunesse, de sa force et de sa grâce. Au centre de cette profusion de bonheur, il me parut grave et il sourit.
De la plante araucaria les feuilles sont rouges, épaisses et duveteuses, un peu grasses et brunes. Elles ornent les cimetières, la tombe des pêcheurs morts depuis longtemps qui, durant des siècles, se promenèrent sur cette côte encore sauvage et douce. Ils brunirent leurs muscles, déjà noirs, en halant des bateaux et des filets. Ils portaient alors un costume dont les détails oubliés changèrent peu : une chemise très échancrée, un foulard multicolore autour de leur tête brune et bouclée. Ils marchaient pieds nus. Ils sont morts. La plante qui pousse dans les jardins publics me fait songer à eux. Le peuple d’ombres qu’ils sont devenus continue ses lutineries, son bavardage ardent : je refuse leur mort.
Journal du voleur







