
Guy de Maupassant
À Hermine Lecomte du Noüy, Antibes, 2 mars 1886.
Je vais assez souvent à Cannes, qui est aujourd’hui une cour ou plutôt une basse-cour de Rois : rien que des Altesses. Et tout ça règne dans les salons de leurs nobles sujets. Le prince de Galles, qui serait fort beau avec la blouse bleue du marchand de porcs normand, bien qu’il ressemble à l’animal plutôt qu’au vendeur, règne sur un peuple d’Anglais, en face du comte de Paris, vrai serrurier, qui règne sur un peuple de nobles, faux ou vrais. (…) À côté de ces 2 monarques on voit au moins cent altesses, roi de Wurtemberg, grand-duc de Mecklembourg, duc de Bragance, etc., etc. La société cannoise en est devenue folle. Il est facile de constater que ce n’est pas par les Idées que périra la noblesse d’aujourd’hui comme son aînée de 89. Quels crétins ! De temps en temps tous ces princes vont rendre visite à leur cousin de Monaco. Alors la scène change dès la gare. Les Altesses qui daignaient à peine tendre un doigt, la veille, à leurs fidèles et très nobles serviteurs, inclinés jusqu’à leurs genoux, sont bousculés par les commissionnaires, coudoyés et poussés par des commis voyageurs, entassés dans des wagons avec les hommes les plus communs, les plus grossiers et les plus mal appris... et on s’aperçoit avec stupeur que, si l’on n’était prévenu, il serait impossible de reconnaître la distinction royale et la vulgarité bourgeoise ; c’est là une comédie admirable, admirable... admirable... que j’aurais un plaisir infini — vous entendez infini — à raconter si je n’avais des amis, de très charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques.
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