
Francis Scott Fitzgerald
Dans ces temps bénis d’avant guerre, les Russes étaient sans discussion possible les gens les plus gais du Vieux Continent. Des trois nationalités différentes, qui avaient élu le sud de la France comme terrain de plaisir, ils menaient, de loins, le plus fastueux train de vie. Les Anglais étaient trop pragmatiques, et, si les Américains dépensaient sans compter, ils n’avaient aucune tradition romantique à laquelle se référer dans leur comportement. Les Russes, en revanche - ah ! Pour la galanterie, aussi doués que les Latins ! Et richissimes de surcroît ! Lorsque les Rostoff, fin janvier, débarquaient à Cannes, les restaurateurs s’empressaient de télégraphier dans le nord de la France pour connaître les goûts du prince en matière de champagne et trafiquer leurs étiquettes en conséquence, tandis que les joailliers mettaient de côté, à son intention, quelques merveilles rarissimes - sans que la princesse le sache, bien sûr - et l’on nettoyait l’église russe à grande eau, on la décorait, pour que le prince puisse y recevoir, en cour de saison, l’absolution orthodoxe de ses péchés. La Méditerranée elle-même prenait obligeamment, dans les soirs de printemps, des teintes pourpres de vin cuit, et les petits bateaux de pêche, aux voiles gonflées comme des rouges-gorges, cabotaient avec grâce le long de la côte.
Amour dans la nuit in Fragments de Paradis







