
Alexandre Dumas
Le jour même ils partirent pour l’île Sainte-Marguerite, à bord d’un chasse-marée venu de Toulon sur ordre.
L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits : elle servait de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les bruyères pour rentrer dans son terrier.
En effet, cette bienheureuse île était inhabitée. Plate, n’offrant qu’une anse pour l’arrivée des embarcations, et sous la protection du gouverneur, qui partageait avec eux, les contrebandiers s’en servaient comme un entrepôt provisoire, à la charge de ne point tuer le gibier ni dévaster le jardin. Moyennant ce compromis, le gouverneur se contentait d’une garnison de huit hommes pour garder sa forteresse, dans laquelle moisissaient douze canons. Ce gouverneur était donc un heureux métayer, récoltant vins, figues, huile et oranges, faisant confire ses citrons et ses cédrats au soleil de ses casemates.
La forteresse, ceinte d’un fossé profond, son seul gardien, levait comme trois têtes sur trois tourelles liées l’une à l’autre par des terrasses couvertes de mousse.
Le Vicomte de Bragelonne







