
Vie majuscule de Mouna Aguigui
Je me souviens que vers la fin des années 1960, telle une hirondelle annonçant le printemps, Mouna Aguigui faisait son apparition dès les premiers jours du Festival de Cannes.
Avec son vélo, sa barbe fleurie, son béret auréolé de badges, il venait haranguer la jeunesse à la sortie du lycée Carnot.
Anarchiste flamboyant et sans âge, anticapitaliste, antimilitariste et écologiste avant l’heure, il nous assaillait de slogans tout à la fois surréalistes et pré soixante-huitards : « Le caca, le pipi, le capitalisme ! », « J'irai cracher sur vos bombes ! », « Mieux vaut être actif aujourd'hui que radioactif demain ! ».
Acteur complet, il n’hésitait pas à joindre le geste à la parole : « Et prenez en de la graine » nous criait-il en nous envoyant une poignée de grains !
Agitant une balayette de chiotte, tel un sceptre royal, il nous prédisait : « votre avenir est bouché, je vais le deboucher ! ».
À la fin de son stand up hilarant et après une dernière recommandation : « Riez et vous serez sauvés ! », il nous proposait de lui acheter son journal : « Lisez le Mouna-Frères et retirez-vous dans un Mouna-stère où on boira de la li-mounade… ! »
La saison cannoise achevée, il repartait prêcher la bonne parole au Festival d’Avignon.
Plus tard, je l’ai croisé plusieurs fois à Paris, dans les années 70-80 : au Quartier Latin, à Saint-Germain-des-Prés ou sur l’esplanade du plateau Beaubourg, toujours fidèle à lui-même et inchangé.
Mais qui était donc Mouna Aguigui ?
André Dupont est né le 1er octobre 1911 à Meythet (Haute-Savoie), dans une famille de cultivateurs : « J'ai perdu mon père quand j'avais sept ans. Un matin, j'avais neuf ans, ma tante m'a réveillé en m'annonçant : ta mère est morte. Ça fait un drôle d'effet », confessera t-il.
Il est alors recueilli avec son frère aîné par cette tante, chez qui ils seront garçons de ferme, couchant à l’étable avec les vaches.
À l’âge de 13 ans, il fut garçon de café puis chômeur et, à 17 ans, s’engagea dans la Marine mais s’en fit exclure pour avoir refusé les avances d'un supérieur.
Il se maria en 1939, juste avant d’être mobilisé pour la drôle de guerre dont il en sortira « antimilitariste convaincu ».
À la Libération, il s’inscrivit au Parti communiste français (PCF) où après avoir été un temps un militant « pur et dur », il finira par en être pareillement exclu.
Au début des années 50, il s’installe à Nice et y tient une pension de famille.
Dès l’été 1952, il multiplie les apparitions publiques dans Antibes, où, avec son accoutrement bariolé, il acquiert une réputation d'excentrique, voire de fou.
Séparé de sa femme, il monte ensuite à Paris, et s’installe comme cafetier-restaurateur avec son frère aîné, face à la Bibliothèque nationale de France, au coin de la rue de Richelieu et du square Louvois.
D’où lui vient ce drôle de nom ?
Un jour qu'il réfléchissait sur l'absurdité de la vie, il se serait soudainement écrié : « Aguigui Mouna… et voilà. J'ai commencé à me déguiser, à mettre un hareng-saur dans une cage à la vitrine de mon restaurant… la mutation quoi ».
Ajoutant, au sujet de la société contemporaine : « On devient gaga, complètement gaga, fini, usé, terminé… gaga, agaga, agogo, gogo, agag, aguigui… aguigui ! »
Par la suite, ayant fait faillite, quitté par sa nouvelle compagne qui ne supportait plus ses excentricités, il décida de se consacrer pleinement à son activité d'imprécateur public et prit la route pour professer sa philosophie, à Paris comme sur la Côte d'Azur.
Il fonda alors le club des aguiguistes, censé apporter gaieté, joie et optimisme.
Découvrant la photographie d'Einstein tirant la langue, il lui écrivit pour lui proposer la présidence d'honneur de son club.
Celui-ci accepta et lui répondit : « N'hésitez pas à accrocher dans votre restaurant mon portrait qui, du reste, illustre bien mes convictions politiques. »
Et c’est ainsi qu’après une vie bien remplie, André Dupont dit Mouna Aguigui mourut d’un arrêt cardiaque, à l'hôpital Bichat, à Paris, le 8 mai 1999, à l’âge de quatre-vingt-sept ans.
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