Vue de l’église de Lucéram depuis le parking de la route de l’Authion.
Ma grand-mère de Lucéram
J’aimais beaucoup ma grand-mère maternelle, Joséphine Dalmas, née Paul.
Adolescent, j’allais souvent partager mes quelques rares journées de vacances avec elle, alors veuve et solitaire, dans notre maison familiale de la rue de la Tour à Lucéram.
C’était une vieille femme douce et calme, toute petite, rondouillette sans être grosse, qui avait eu neuf enfants.
Contrairement à ma mère, particulièrement nerveuse et exaltée, qui se flattait d’avoir été éduquée chez les religieuses à Nice, et tenait sa mère pour une paysanne, ma grand-mère n’était pas très croyante.
Le maire communiste du village était d’ailleurs l’un de nos cousins.
Enfant, j’étais déjà très agaçant avec mes questions.
Questions auxquelles elle répondait toujours avec précision et gentillesse.
Elle me raconta que ses parents l’envoyait à l’école seulement les jours de pluie, le reste du temps elle devait aller travailler dans nos champs et nos campagnes, comme tous les enfants du village.
Elle n’avait appris qu’une fable de la Fontaine, celle du
Laboureur et de ses enfants, qu’elle me récitait de sa petite voix chevrotante et sa principale lecture était
Le Patriote, le quotidien communiste Niçois de l’époque.
Un jour que je lui demandai : « Mémé, pourquoi es-tu communiste ? », elle me répondit que c’était grâce au Front Populaire qu’elle avait droit désormais à une retraite et à la sécurité sociale en tant qu’épouse d’agriculteur, elle qui n’avait joui d’aucune allocation familiale pour élever ses enfants au début du XXe siècle.
Habillée d’une blouse noire toute la semaine, le dimanche matin elle revêtait son unique robe bleue marine à pois blanc et partait toute pimpante à la messe.
Quand je lui demandai : « Mémé pourquoi vas-tu à la messe, alors que tu es communiste ? », elle me répondit, tout aussi calmement, que l’un n’empêchait pas l’autre et que c’était pour elle comme d’aller au théâtre.
Cela lui permettait en outre de rencontrer tous ses parents et connaissances et d’avoir ainsi les dernières nouvelles du village.
Elle est morte en mai 1968 et fut enterrée le jour où je passai les épreuves du brevet.
Je n’ai donc pas pu assister à la cérémonie funéraire, mais je ne manque jamais d’aller me recueillir sur sa tombe chaque fois que je passe à Lucéram.

Retable du maître-autel, dit de Sainte-Marguerite de Louis Brea (XVe siècle), Eglise de Luceram.
L’une de mes madeleines proustiennes
Un soir d’été, à Lucéram, je suis couché dans la chambre du haut de la maison de la Tour, fenêtre ouverte, tandis que ma grand-mère dort en bas.
Habitant à Cannes sur un carrefour bruyant, ici j’écoute le silence, rompu tout les quart d’heure par la cloche du clocher de l’église.
Un silence étrange, surprenant, inquiétant.
Soudain se distingue un tintement sec et régulier, qui va en se rapprochant : les sabots ferrés d’un âne heurtant les pavés bombés des ruelles en escaliers, qu’un villageois ramène à l’étable pour la nuit.
Une petite musique qui ne m’a plus quittée et qui de temps en temps se rappelle à ma mémoire.





