« Le roi vient quand il veut », Albin Michel, 2007, 416 pages. 




En relisant Pierre Michon




   Je viens d’achever la relecture des cinq volumes de Pierre Michon conservés dans ma modeste bibliothèque. Autant dire l’essentiel de son oeuvre : « Le roi vient quand il veut », « Vies minuscules », « La Grande Beune », « Rimbaud le fils » et « Les Onze ».

   Grâce aux marques pages restés à l’intérieur des ouvrages, notamment un ticket d’entrée du « musée des colonnes à l'envers » d’Istanbul, je constate que mes premières lectures de ces livres datent de plus d’une quinzaine d’années.

   De ces lectures, il ne me restait pratiquement rien d’autre que de vagues impressions : je les avais pourtant lus consciencieusement, lentement, page après page, sans sauter une seule phrase, comme à mon habitude, à l’exception du dernier dont je me souviens d’avoir abandonné la lecture après les deux ou trois premiers chapitres. 

   Les livres qui ne vous donnent pas de plaisir immédiat méritent-ils d’être lus ?

   Je m’y étais pourtant efforcé, tant la critique des oeuvres de Michon était alors enthousiaste.

   Même Angelo Rinaldi à l’époque, lui qui avait tant fustigé la pauvre Marguerite Duras, avait classé Pierre Michon parmi les rares écrivains français contemporains possédant la stature d'un classique !

   Que dire de cette relecture globale ?

   Mettons à part « Le roi vient quand il veut » (2007), le plus gros volume de Pierre Michon, qui peut toujours se lire comme un brillant essai littéraire.

   Constitué d’entretiens accordés entre mai 1989 et juin 2007 à divers magazines ou quotidiens, il y parle de son travail, en particulier, et de ses lectures, en général. Des plus anciens aux plus modernes : d’Homère à Maurice Blanchot, en passant par Victor Hugo, Balzac, Flaubert, Lautréamont, Antonin Artaud, Gracq, Giono, Faulkner ou encore Beckett et Borges.

   Un remarquable témoignage du lecteur érudit, éclectique et passionné qu’il est, mais aussi du théoricien capable de parler avec clarté et précision de sa propre pratique d’écrivain.

   On le sent parfois agacé d’être principalement ramené par ses interlocuteurs à ses « Vies minuscules », comme s’il était l’auteur d’un seul livre.




« Vies minuscules », folio, 2007, 248 pages.




   De fait, je dois bien avouer que son premier livre, publié chez Gallimard en 1984, et qui lui a permis, à trente sept ans, d’entrer en majesté en Littérature, est de loin celui qui m’a le plus captivé.

   Pour cela, il m'a fallu passer la difficulté, voire l’agacement à apprivoiser son style classique passablement ampoulé, ponctué de tout un tas de points virgules, au lyrisme particulier et aux résurgences littéraires profuses, encodées dans des phrases interminables, qui tiennent plus de Proust que de Céline, deux auteurs dont il ne parle guère dans le livre précédemment évoqué.

   Ce qui abouti à des textes « stratifiés », denses, comme pétrifiés, que l’on doit décrypter ainsi que des hiéroglyphes.

« Vies minuscules » se présente comme une suite de huit nouvelles ou « vies » de personnages côtoyés par Pierre Michon durant son enfance, rencontrés ou retrouvés plus tard dans sa vie d'errance.

   Autant de mini biographies d’humbles personnes sorties de l’anonymat par le narrateur-auteur entrecoupées de propos autobiographiques : l’absence du père, le lien privilégié avec sa mère, l’affection chaleureuse de ses grands-parents, ainsi que des considérations sur ses doutes et son désir de parvenir au salut en devenant écrivain.

   Parmi les vies évoquées dans ce recueil, celles du père Foucault, rencontré à l’hôpital, condamné par un cancer à la gorge, et qui préfère se réfugier dans le silence plutôt que d'avouer son illettrisme et de Georges Bandy, un abbé flamboyant, déchu et alcoolique, retiennent toute ma préférence. 




« Le Grande Beune », folio, 2009, 78 pages.





   Avec « La Grande Beune », court roman publié en décembre 1995 aux éditions Verdier, la lecture m’est apparue plus aisée et tout aussi plaisante.

   L’histoire nous transporte au début des années 1960 à Castelnau, dans le Périgord noir, un village imaginaire bordé par la rivière la Grande Beune, non loin des grottes de Lascaux.

   Le narrateur, jeune instituteur de 20 ans, y étrenne son premier poste et tombe immédiatement sous le charme de la buraliste du village, la pulpeuse Yvonne, une brune à la peau blanche, source d’incandescants fantasmes, hélas inassouvis !

   L’objet de ses désirs ayant une relation torride avec un gardien de grotte local, brutal et macho, le narrateur frustré va se venger sur son fils, l’un de ses élèves.

   À coup sûr, le texte le plus érotique de Michon, grand lecteur de Georges Bataille !




« Rimbaud le fils », folio, 2007, 110 pages.




   Tout autrement se présente « Rimbaud le fils », court récit publié en 1991 aux éditions Gallimard. 

   Le texte n’est pas une biographie classique ni une étude universitaire sur la vie et l’oeuvre d’Arthur Rimbaud, mais plutôt une méditation poétique sur le mystère de la création littéraire à travers la figure du poète aux semelles de vent.

   Une longue élucubration rêveuse où sous les préciosités de la langue Michon nous livre quelques fulgurances singulières sur le jeune Arthur : l’absence de son père, le capitaine d'infanterie Frédéric Rimbaud, son étouffante relation avec sa mère, Vitalie Cuif, celle plus complice avec son professeur Georges Izambard, qui l'initia à la poésie moderne, sans rien omettre non plus de son tumultueux compagnonnage avec Paul Verlaine et les raisons de son silence définitif à 19 ans, après que celui-ci lui ait tiré dessus et que Rimbaud écrivit dans la foulée « Une saison en Enfer ».






« Les Onze », folio, 2011, 132 pages.




   Après quoi, j’ai pu rouvrir mon exemplaire des « Onze », bien décidé cette fois à mener ma lecture jusqu’au bout.

   Mais dieu que les trois premiers chapitres de ce récit historique, publié en 2009 aux éditions Verdier, sont décourageants, pleins de longues digressions sur l’héritage de Tiepolo et de Veronèse sur le héros du livre !

   Résumons-en plus simplement l’histoire.

   Par une sombre et froide nuit de l’hiver 1793, le peintre François-Élie Corentin, originaire du Limousin, reçoit, dans le plus grand secret, la commande d'un tableau monumental destiné à représenter les onze membres du Comité de salut public, qui, en 1794, instaura le gouvernement révolutionnaire de l'an II et la politique dite de Terreur : à savoir Maximilien de Robespierre, Louis Antoine de Saint-Just, Georges Couthon, Lazare Carnot, Bertrand Barère de Vieuzac, Jean-Marie Collot d'Herbois, Jacques-Nicolas Billaud-Varenne, Robert Lindet, Jeanbon Saint-André, Pierre-Louis Prieur et Claude-Antoine Prieur-Duvernois.

   J’avoue que j’y ai cru à ce tableau, supposé exposé au bout du pavillon de Flore au musée du Louvre, au point que je m’étais persuadé de l’y avoir vu moi-même… avant de comprendre finalement que le peintre et sa célèbre peinture historique étaient totalement imaginaires !

   Ici Michon nous conte l’histoire d’un artiste, prétendument baptisé "le Tiepolo de la Terreur", qui, contre un sac d’écus d’or sonnants et trébuchants, mais aussi pour sauver sa peau, accepte de mettre son art au service de la propagande révolutionnaire. 


   Parvenu au bout de cette relecture, je dois bien admettre que, partagé entre admiration et agacement, l’oeuvre de Pierre Michon me laisse toujours aussi dubitatif !





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